Performative Male : s’habiller pour b**ser ?

Performative Male : s’habiller pour b**ser ?

Matcha latte, tote bag, collier de perles, vernis sur les ongles et littérature féministe : bienvenue dans l’univers du Performative Male. Derrière cette caricature devenue virale sur TikTok se cache une question bien plus intéressante : et si la nouvelle masculinité était aussi une stratégie de séduction ?

Pendant les dix premières années de sa carrière sur YouTube, Squeezie n’était pas particulièrement connu pour ses expérimentations vestimentaires. Après avoir découvert le streetwear et la mode, il a progressivement adopté une nouvelle esthétique : coupe mulet, collier de coquillages, vernis sur les ongles…

Un changement de style plutôt anodin, mais qui reprend plusieurs codes d’une figure devenue incontournable sur les réseaux sociaux : le Performative Male.

Derrière cette appellation se cache une caricature assez simple à reconnaître. Un jeune homme sensible, cultivé, progressiste, généralement vêtu de vêtements vintage et qui semble particulièrement attaché à montrer qu’il n’a rien à voir avec les autres hommes.

Mais depuis quelque temps, un soupçon s’est installé : et si certains adoptaient cette esthétique moins par conviction que pour séduire ?

C’est quoi, un Performative Male ?

Le terme est assez contre-intuitif. À première vue, on pourrait croire qu’il désigne un homme ayant poussé sa masculinité à son maximum. Avec un intitulé pareil, on imagine davantage Andrew Tate ou David Goggins qu’un étudiant avec un collier de perles et des ongles vernis.

C’est pourtant presque l’inverse.

La notion de masculinité performative désigne notamment la manière dont les hommes reproduisent les comportements socialement associés à la virilité : être dominant, compétitif, dur, ne jamais montrer ses émotions ou chercher à être reconnu comme un « vrai homme ».

Le Performative Male des réseaux sociaux, lui, est devenu une caricature de l’homme qui affiche des codes progressistes, sensibles ou traditionnellement féminins.

Urban Stroll: Man Walking Through City Street with Tote Bag. Fall self-care activities.
Le starter pack du Performative Male : vêtements de seconde main, accessoires vintage, matcha et références culturelles soigneusement choisies.

Son uniforme est presque devenu un mème : des vêtements chinés en friperie, un tote bag d’un festival indépendant, des écouteurs filaires, un mousqueton accroché au pantalon, quelques bagues et, idéalement, un Labubu.

Son habitat naturel ? La terrasse d’un coffee shop d’une grande ville, un matcha au lait d’avoine à la main et un ouvrage féministe soigneusement posé sur la table.

Dans ses conversations, certains mots reviennent régulièrement : déconstruction, charge mentale, masculinité toxique, patriarcat, male gaze ou green flag.

Évidemment, aucun de ces éléments ne fait automatiquement de quelqu’un un Performative Male. Le phénomène ne réside pas dans les accessoires eux-mêmes, mais dans le soupçon qui entoure leur utilisation.

Car ce qui définit cette caricature, c’est avant tout la possibilité que toute cette esthétique soit construite pour produire une impression bien particulière auprès des autres.

Quand les réseaux sociaux transforment l’identité en spectacle

Sur les réseaux sociaux, il ne suffit plus nécessairement d’être créatif, cultivé ou engagé. Il faut aussi produire les signes permettant aux autres de le comprendre instantanément.

Le designer ne présente plus seulement ses créations : il se filme en train de designer. Le vendeur de sneakers ne montre plus uniquement ses produits : il met en scène ses interactions avec les clients. Quant au passionné de littérature, il peut désormais transformer sa bibliothèque en véritable extension de sa personnalité numérique.

Notre quotidien devient un spectacle dans lequel chacun sélectionne ce qu’il souhaite montrer de lui-même.

Et les vêtements constituent probablement l’un des outils les plus efficaces pour communiquer sans ouvrir la bouche.

Le Performative Male pousse cette logique jusqu’à la caricature. Son apparence semble raconter toute une histoire : celle d’un homme instruit, sensible aux questions féministes, écologiquement conscient et émotionnellement disponible.

Mais les motivations peuvent être très différentes. Certains aiment sincèrement cette esthétique, d’autres souhaitent afficher leur appartenance à un milieu culturel et d’autres encore peuvent y voir un moyen de séduire.

Ce phénomène rappelle les posers dans la culture skate : des individus qui s’approprient les codes vestimentaires d’une communauté sans nécessairement participer à ses pratiques.

De James Dean au matcha latte : les nouveaux uniformes de la séduction

James Dean dans La Fureur de vivre
James Dean dans La Fureur de vivre (1955).
Justin Bieber
Justin Bieber et son esthétique des années 2010.

Les hommes n’ont évidemment pas attendu TikTok pour adopter des styles censés les rendre plus séduisants.

Dans les années 1950, James Dean popularise une figure devenue mythique : le jeune rebelle, blouson sur les épaules, attitude désinvolte et sensibilité dissimulée derrière une apparence virile.

Quelques décennies plus tard, Justin Bieber fait des ravages auprès des adolescentes avec une esthétique radicalement différente : coupe de cheveux soigneusement travaillée, silhouettes décontractées et vêtements colorés.

Les codes de la séduction évoluent avec les générations et leurs références culturelles.

Mais comment est-on passé de ces figures masculines au jeune homme qui commande un matcha, porte du vernis et lit des essais féministes ?

Une partie de la réponse pourrait se trouver dans l’évolution des relations amoureuses et dans la place prise par les convictions politiques dans le choix d’un partenaire.

Le dating est aussi devenu une affaire politique

Les convictions politiques ne constituent pas uniquement un sujet de discussion : elles peuvent également intervenir dans le choix d’un partenaire.

Aux États-Unis, une enquête du Pew Research Center publiée en avril 2024 indique que, parmi les électrices inscrites n’ayant jamais été mariées et ne vivant pas en couple, 72 % s’identifient au Parti démocrate ou s’en déclarent proches, contre 24 % du Parti républicain. Chez les hommes présentant la même situation conjugale, les proportions sont respectivement de 61 % et 37 %.

Ces chiffres ne représentent pas l’ensemble des jeunes célibataires, mais illustrent les différences de sensibilité politique observées entre plusieurs catégories démographiques.

Et ces différences peuvent avoir des conséquences sur les rencontres.

Une étude publiée en juin 2026 dans l’European Sociological Review a présenté des profils de rencontre fictifs à 1 097 Américains âgés de 20 à 33 ans, en faisant varier aléatoirement leur affiliation politique. Les chercheurs ont notamment observé que l'appartenance à un parti opposé pouvait diminuer l'intérêt romantique, avec des différences selon le sexe et l'affiliation des participants.

En France, une enquête de l’Ifop réalisée en mars 2022 auprès de 2 002 adultes montre également que les divergences politiques peuvent constituer un obstacle à la formation d’un couple. Parmi les moins de 25 ans interrogés, 50 % déclaraient avoir déjà renoncé à nouer une relation en raison des opinions politiques de l’autre personne.

C’est dans ce contexte qu’apparaît une stratégie de séduction bien particulière : le wokefishing.

Le wokefishing : se faire passer pour progressiste afin de séduire

Le principe est simple : afficher ou exagérer des convictions progressistes pour paraître plus séduisant auprès d’un partenaire potentiel.

Il peut s’agir de prétendre être féministe, de mettre en avant un engagement antiraciste ou de revendiquer une sensibilité particulière aux questions LGBT sans nécessairement partager les convictions correspondantes.

Le phénomène existait bien avant l’apparition du mème du Performative Male.

Dans son enquête de 2022, l’Ifop indiquait que 16 % des hommes interrogés reconnaissaient s’être déjà fait passer pour quelqu’un de progressiste afin de séduire, contre 6 % des femmes.

Et c’est là que notre fameux uniforme prend une nouvelle dimension.

Le tote bag, le matcha et le vernis ne sont pas devenus intrinsèquement séduisants du jour au lendemain. En revanche, ils peuvent être interprétés comme des signes d’appartenance à un univers culturel et social.

Associés à certaines références et à un discours, ils composent un langage visuel susceptible de transmettre plusieurs messages : « Je suis sensible », « Je comprends les problématiques féminines », « Je suis déconstruit », « Je suis quelqu’un de sûr ».

L’avantage de cette stratégie ? Tous ces messages peuvent être suggérés avant même d’avoir engagé la moindre conversation.

Le Performative Male, nouveau bourgeois culturel ?

Esthétique masculine et style français

Réduire le Performative Male à un homme qui se déguise uniquement pour coucher serait cependant passer à côté d’une autre dimension du phénomène : la distinction sociale.

Il existe une certaine proximité entre cette esthétique et celle de l’Old Money. Toutes deux associent des vêtements, des accessoires et des habitudes culturelles à un milieu social particulier.

Dans l’imaginaire de l’Old Money, la distinction passe notamment par le patrimoine, les loisirs traditionnels et les codes vestimentaires des familles aisées.

Dans celui du Performative Male, elle s’exprime plutôt à travers le capital culturel.

Les vêtements proviennent de friperies, les accessoires sont vintage et les références culturelles doivent idéalement sortir des sentiers battus. On privilégie le cinéma d’auteur, la photographie argentique, les cafés indépendants et les livres qui témoignent d’une certaine curiosité intellectuelle.

Ce n’est pas nécessairement la valeur financière de ces objets qui compte, mais ce qu’ils racontent sur celui qui les possède.

On peut ainsi lire l’esthétique du Performative Male à travers la notion de distinction développée par le sociologue Pierre Bourdieu : les goûts et les pratiques culturelles constituent aussi des moyens de signaler sa position sociale.

Le cas de Squeezie permet d’illustrer cette dimension. Lorsqu’une personnalité publique adopte du vernis ou des vêtements traditionnellement associés au féminin, son apparence peut être perçue comme une rupture avec certains codes masculins. Cela ne suffit évidemment pas à déterminer ses motivations personnelles ou ses convictions.

Et comme pour l’Old Money, une esthétique initialement associée à certains milieux finit par se démocratiser.

À mesure que le style se diffuse, des individus peuvent le reproduire par simple goût vestimentaire, sans nécessairement partager l’ensemble des références ou des valeurs auxquelles il était initialement associé.

Le véritable problème : avoir l’air déconstruit plutôt que l’être

C’est probablement là que se trouve toute l’ambiguïté du Performative Male.

Un homme peut sincèrement aimer le matcha, les friperies, la littérature féministe et le vernis sur les ongles. Il peut également apprécier ce que tous ces éléments renvoient aux autres.

Ces deux réalités ne sont pas incompatibles.

La recherche de validation sociale est un phénomène relativement ordinaire. Nous adaptons tous, à des degrés différents, notre apparence et notre comportement en fonction des personnes que nous fréquentons et de l’image que nous souhaitons renvoyer.

Le problème commence lorsque les signes extérieurs de la vertu deviennent un substitut à la vertu elle-même.

Lorsqu’un homme utilise volontairement les codes d’un milieu pour inspirer confiance à une personne dont il ne partage pas les valeurs, l’apparence peut devenir un instrument de manipulation.

Et toute l’ironie du Performative Male réside précisément dans cette contradiction.

Un homme peut connaître parfaitement le vocabulaire du féminisme, afficher les bonnes références culturelles, porter les vêtements associés à un milieu progressiste et malgré tout adopter des comportements qui contredisent les valeurs qu’il prétend défendre.

À l’inverse, porter un tote bag, lire dans les transports ou expérimenter avec des vêtements moins traditionnellement masculins ne constitue évidemment pas une preuve de manipulation.

À force de transformer le Performative Male en mème, les réseaux sociaux risquent aussi de ridiculiser des hommes qui cherchent simplement à exprimer leurs goûts ou à s'affranchir de certains codes vestimentaires.

Conclusion : l’habit ne fait pas le moine

Le Performative Male est finalement bien plus qu’une nouvelle tendance mode. C’est une caricature de notre rapport contemporain à l’apparence, à la validation sociale et à la séduction.

Les vêtements ont toujours servi à communiquer une identité, une appartenance culturelle ou un statut social. Les réseaux sociaux ont simplement démultiplié leur capacité à transformer ces signes en véritables personnages.

Le problème n’a donc jamais été de changer de coupe de cheveux ou de style vestimentaire pour plaire. Ni même d’adopter une esthétique associée à un milieu dont on ne maîtrise pas encore tous les codes.

Il apparaît lorsqu’on cherche à utiliser cette apparence pour inspirer une confiance que nos actes ne justifient pas.

On peut parfaitement finir par s’habiller comme quelqu’un de déconstruit sans avoir déconstruit absolument quoi que ce soit.

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